MADI DJABAKATE écrit au Barreau de Lomé

LETTRE OUVERTE A L’ORDRE DES AVOCATS DU TOGO, BARREAU DE LOME

Objet : De la nécessité pour le Barreau de passer de l’autre côté des Barreaux

Monsieur le Bâtonnier de l’Ordre des Avocats du Togo, Barreau de Lomé,
Messieurs les Membres du Conseil de l’Ordre des Avocats du Togo,
Mesdames et Messieurs les Avocats du Barreau de Lomé au Togo,

Je me permets d’imaginer à l’avance la surprise qui sera la vôtre à la réception de ce courrier. Et pourtant cela ne devrait pas être le cas puisque le silence assourdissant de votre ordre, depuis août 2017 où les droits de l’homme sont mis en péril par le pouvoir togolais, devrait vous préparer à cela. Contrairement aux confessions religieuses, je reste convaincu que le Barreau est le premier qui doit s’impliquer lorsque les droits humains sont en péril. Cette conviction émane du fait que seule une éthique de la compréhension d’autrui est capable de nous permettre de vivre ensemble. Pour Edgar Morin, les acteurs de cette éthique du vivre ensemble sont confrontés au paradoxe qu’il explique ainsi : « pour changer la société, il faut d’abord changer les individus, mais pour changer les individus, il faut changer les institutions. La solution est donc de s’aider les uns les autres, certains acteurs de la société dirigeant leurs actions vers les individus, d’autres, vers les institutions ». Alors vous comprenez mieux pourquoi mon regard se tourne vers le barreau ce dimanche matin.
A ma connaissance, les principes de base relatifs au rôle du barreau, adoptés par le huitième Congrès des Nations Unies du 27 août au 7 septembre 1990 à La Havane, rappellent que les Avocats, comme tous les autres citoyens, doivent jouir de la liberté d’expression, de croyance, d’association et de réunion. En particulier, ils ont le droit de prendre part à des discussions publiques portant sur le droit, l’administration de la justice, la promotion et la protection des droits de l’homme, ferments indispensables d’un Etat de droit démocratique. Ceci pour vous rappeler que le barreau n’a pas droit au silence. Il se doit de transcender les instincts partisans et intéressés de certains de ses membres et agir pour la jouissance effective des libertés publiques tout comme engager la responsabilité de l’Etat et de ses agents qui violent allègrement les lois lors de l’exercice de leurs activités.
Selon Me Christian Charrière-Bournazel,
« Si l’Avocat a pour mission de protéger, c’est nécessairement contre quelqu’un ou contre quelque chose. Et s’il en a l’obligation, c’est que la seule affirmation du caractère fondamental d’un droit ne suffit pas à le rendre sacré, intouchable. Ce rapport trinitaire implique le conflit : dans une société rêvée, les personnes devraient être premières, le pouvoir se bornant à garantir l’exercice de leurs droits et de leurs libertés et à sanctionner, au nom du droit, les entraves à ces libertés ou les abus commis dans leur exercice. L’Avocat, dans cette société idéale, serait le garant de ce que les juges respectent la procédure tout en portant vers eux la parole de leurs clients. Mais nos sociétés ne sont point idéales. Les droits de la personne se revendiquent contre des pouvoirs souvent plus dévorants que protecteurs ; la justice a beaucoup à faire pour émerger de l’arbitraire ; et l’Avocat doit, chaque jour, se poser en gardien du droit et en garant des libertés ».
Ce que je ne sens pas de la part du Barreau de mon pays, c’est que non seulement il ne joue plus son rôle premier de garant du droit et des libertés des victimes de l’arbitraire étatique, mais aussi il ne soutient pas les quelques Avocats qui se sont portés candidats à la défense de ces victimes. Comment le Barreau peut-il se taire quand des citoyens et des étudiants font l’objet d’une répression inouïe ? Comment le Barreau peut-il se taire quand des mineurs tombent sous les coups des balles assassines de l’Etat qui est sensé les protéger ? Comment le Barreau peut-il se taire quand des Avocats ne sont pas informés par les juges de la procédure à l’encontre de leurs clients ? Comment le Barreau peut-il se taire quand c’est sur les réseaux sociaux que les Avocats apprennent la programmation des audiences de leurs clients dans des dossiers où l’Etat est partie civile ?
Monsieur le Bâtonnier,
La répétion n’est pas anodine. C’est pourquoi je me permets de vous rappeler le rôle qui a été celui de ce Barreau, de votre Barreau dans le combat pour un Togo Démocratique. Ce Barreau a été la première association qui a œuvrée pour la défense des Droits de l’Homme dans ce rectangle national à l’ère du parti unique.
En 2005, par deux déclarations successives adoptées à l’issue des assemblées générales extraordinaires des 16 février et 1er mars, ce même Barreau dont vous étiez membre, avait réaffirmé son attachement profond et son intransigeance aux principes universels de respect de l’Etat de droit, des normes constitutionnelles, des droits de l’Homme et en particulier de la liberté d’expression et de manifestation, avant de condamner avec fermeté le renversement de l’ordre constitutionnel par un groupe d’Officiers, la forfaiture perpétrée par la Cour Constitutionnelle, les violences perpétrées par les forces de sécurité contre les paisibles populations et demander le rétablissement inconditionnel de la légalité constitutionnelle existant avant l’ouverture de la vacance de la Présidence de la République.
Pourquoi ce silence aujourd’hui alors que le contexte est le même et les faits vous forcent à sortir de nouveau de votre mutisme. Vous comprendrez mon indignation vis-à-vis de votre silence à l’ère du multipartisme.
Aujourd’hui plus que jamais, le Barreau doit reprendre son manteau et sa posture de premier défenseur des droits et libertés, et se prononcer pour proposer aux acteurs politiques les améliorations nécessaires dans le domaine de la défense de ces libertés et du perfectionnement de la démocratie, de l’Etat de droit. Nous ne voulons pas d’un Barreau qui joue au médecin après la mort en venant au chevet des victimes. Nous voulons un Barreau qui fait de la prévention et agit pour le respect de la règle de droit.
L’Etat de droit comme vous le savez très bien suppose un système institutionnel dans lequel la puissance publique est soumise au droit ou un État dans lequel les normes juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve limitée. Il est difficile pour moi de comprendre le silence du Barreau quand l’État togolais refuse de se considérer comme une personne morale dont les décisions doivent être soumises au respect du principe de légalité, à l’instar des autres personnes juridiques. L’indépendance de la justice n’en débattons même pas car nous l’avons tous vu à l’œuvre le 12 décembre 2018 à Lomé, à Sokodé et à Dapaong dans le cadre de la distribution d’une ration de peine de 18 mois à plusieurs personnes qui n’ont pas eu droit à un procès équitable. Sinon comment comprendre le paradoxe que c’est l’Etat qui est fort, et c’est la justice qui est faible ? Je ne peux m’empêcher de vous citer vous-même Monsieur le Bâtonnier. Vous souvenez vous de votre communication à l’atelier de réflexion du HCRRUN le 13 juillet 2016 au Radisson Blu Hôtel 2 Février d’alors ? Selon vous, « oui à une réelle séparation des pouvoirs, oui à l’avènement d’un pouvoir judiciaire dont la contrepartie sera naturellement une responsabilité accrue des acteurs directement en charge de l’œuvre de justice dans tous ses aspects ». Que faites-vous pour son avènement ?
Monsieur le Bâtonnier,
J’ai l’impression que le Barreau n’assume pas vraiment son rôle et sa mission de rempart contre l’arbitraire. Chaque week-end nous avons des victimes de l’abus de pouvoir. Que font les membres du Barreau pour ces victimes ? Les laisser pour compte ? Non ! Ce n’est pas au politologue que je suis de vous rappeler que nous ne pouvons pas atteindre l’Etat de droit tant espéré si l’Etat ne voit pas engager sa responsabilité pour devenir un justiciable suivant les règles établies. Vous pourrez m’avancer tout argument, mais je reste convaincu que responsabilité sur ce plan reste indéniable.
Monsieur le Bâtonnier,
Je ne saurais terminer cette lettre sans attirer votre attention sur le fait que nous avons un nombre très limité d’Avocats dans votre barreau qui malgré leur désir ne peuvent pas répondre aux besoins des victimes de plus en plus grandissantes.
Ne faites pas trainer les procédures faute d’indisponibilité des Avocats. Ouvrez la profession à une compétition saine car à bon vin point d’enseigne. Le nombre d’Avocats en France est passé de 40.000 à plus de 60.000 en dix ans. En 2004, 42.609 Avocats en France. En 2008, 50.000 Avocats en France. Au 1er janvier 2014, on dénombrait 60.223 avocats en France. Sans faire de la comparaison, mais je vous prie d’y penser car c’est à la fois élogieux et louable. Ouvrez les portes du Barreau à la nouvelle génération pour une santé de la démocratie et de l’Etat de droit au Togo.
Je reviendrai sur ce sujet à une prochaine occasion. Pour le moment j’invite le Barreau à agir collectivement au lieu de laisser certains de ses membres seuls face aux menaces et aux graves dérives du pouvoir en place.
Il est temps de montrer à la jeunesse que nous n’avons pas un Barreau d’Avocats d’affaires mais un Barreau d’Avocats qui préviennent et luttent contre la répression. En cette période où l’injustice est ambiante et décelable sous toutes ses formes, votre Barreau ne doit pas être neutre, à moins de choisir le camp de l’oppresseur comme le soulignait l’Archevêque sud-africain Desmond TUTU. Et si les Eglises ont parlé, ce n’est pas le Barreau qui doit se taire ; il doit plutôt crier !
Cher Bâtonnier, je vous invite encore qu’il est temps, à porter le bâton de la bannière pour des processions solennelles sur la crise que vit la Terre de nos aïeux. Le Barreau doit parler ou se taire à jamais !

Votre Cousin le Politologue,
Mohamed MADI DJABAKATE
cabinetmadi@gmail.com

MESSAGE AUX COUSINS DU 03 AOÛT 2018

Bonjour chères cousines et chers cousins,
Le 31 Juillet a tenu ses promesses mais n’a pas forcement répondu à vos attentes. Mais j’espère que mon message du vendredi 27 Juillet a été utile a beaucoup d’entre vous. J’ai écouté un « sage » UNIR jubiler en criant victoire ; j’ai lu mon grand frère Gerry soulagé d’avoir pris un risque payant ; J’ai lu un communiqué de haute facture de la C14 même si j’ai été déçu d’y retrouver les extraits du cantique « retour à la C92 » ; J’ai également lu la détermination de la société civile qui reste incomprise par la CEDEAO et s’en désole ; et enfin j’ai lu un silence bruyant de quelques heures sur la plupart des plateformes numériques. Bref chacun a été impacté par le communiqué final du syndicat des présidents ouest africains. Je suis tenté de dire que si quelqu’un avait pris ses responsabilités au lendemain du 20 août 2006, il n’y aurait jamais eu de 19 août 2017 avec toutes les conséquences dommageables et regrettables. Nous voici encore en août pour célébrer le douzième anniversaire manqué de l’Accord Politique Global. Comme le dialogue est censé continuer j’espère que les uns et les autres vont se ressaisir. Car nous n’apprenons pas malheureusement de notre passé.
Nous n’apprenons pas. L’Etat devient de plus en plus marginal face aux intérêts partisans. Hier j’étais au HCCRUN car ayant été retenu dans la catégorie des victimes non vulnérables de la première étape des indemnisations. Je reste quand même inquiet car il n’y a aucune garantie de non répétition de ces évènements. Et j’ai vraiment réalisé comment plusieurs togolais s’engagent mais commencent par douter de ceux qu’ils font. Mais je tiens à les encourager car l’erreur serait de désespérer et de cesser de faire leur part. Il est inconcevable qu’au moment où des efforts sont faits pour réparer symboliquement ces faits consécutifs à la complicité passive de l’Etat on continue par encourager des pratiques similaires.
Ce vendredi je ne serai pas loquace. Je vais aborder une question cruciale, pour mon Doyen Agbokousse : la crise de confiance entre les acteurs et qui est à la base de la situation conflictuelle que vit notre pays depuis son indépendance. Cette interpellation du Doyen et ma visite au siège du HCRRUN le deuxième jour du mois d’août me confortent dans la nécessité de sensibiliser mes cousines et cousins à porter un regard sur une dimension fort négligée de l’éthique de l’élite nationale, mais pourtant capitale : ses fondements politiques. L’analyse du discours officiel des différents camps (pouvoir, opposition, société civile) en matière d’éthique révèle sur l’orientation particulière qu’a prise l’éthique qui se définie désormais suivant l’obédience des uns et des autres. C’est d’ailleurs pour cela qu’à chaque déclaration on cherche plus la couleur des propos que de chercher à analyser les propositions. Et cette façon de faire continue d’entretenir la crise de confiance qui semble s’installer dans notre pays à l’égard des institutions publiques et des partis politiques.
D’un côté, un Parti au pouvoir, UNIR, qui engrange des fonds pour se donner une bonne image à l’international alors que ses zones d’influence classique au plan national s’émancipent de plus en plus faisant ainsi prospérer le spectre d’une défaite majeure aux prochaines élections législatives en cas de mutation de la C14 en une alliance électorale. De l’autre, une opposition morcelée qui a du mal à s’affirmer comme une véritable alternative au pouvoir. Le panorama n’incite plus vraiment aujourd’hui les togolais à vraiment croire en la classe politique, et l’abstention attendue lors de la prochaine échéance électorale en cas de poursuite du désaccord sur les reformes pouvant permettre de garantir la sincérité des scrutins. En tout cas si au lendemain du 19 août 2017 on pouvait parler d’un regain d’intérêt des togolais pour la chose politique, les attentes non satisfaites du 31 juillet 2018 poussent à affirmer que les togolais risquent de se détourner à nouveau du monde politique.
Ceci peut s’expliquer par la profonde fracture entre les responsables politiques et la population. Il faut dire que les résultats de notre gouvernement actuel et les atermoiements de l’opposition n’ont rien fait pour rapprocher deux mondes qui n’ont jamais été aussi éloignés : le monde des acteurs politiques et le monde des togolais lambda. Un monde qu’a su réveiller le cousin Atchadam avant de l’endormir profondément depuis qu’il a voulu faire comme Gilchrist qui est le spécialiste de l’opposition à distance. La vraie question c’est de savoir combien de temps va durer le soutien populaire a cette défiance très forte envers les partis politiques traditionnels qu’incarne désormais le PNP. Et ce nouveau conflit de leadership qui s’annonce ne sera pas du goût des togolais qui ont déjà la dose maximale avec les gesticulations pouvoir/opposition. Il y a lieu de travailler à régler cela malgré la douche tiède du 31 juillet 2018. Je ne peux m’empêcher de rappeler une opinion de Loïc Nicolas selon qui « la confiance politique n’est pas un don du ciel, pas plus qu’elle n’est un luxe ou un chèque en blanc. Elle est le produit d’une relation complexe où se mêlent écoute et respect, discours et actions. Il ne s’agit pas de la réclamer comme un droit, ni de la déclarer comme un fait, mais de comprendre ce qui l’anime pour en travailler les raisons. Ce travail, de même que la valeur accordée à ses résultats, est au fondement de la démocratie. (…) Les citoyens (…) dans la rue comme dans les urnes ou sur la toile, ne cessent d’exprimer leur mécontentement, leur lassitude, leur défiance, voire leur dégoût à l’égard du personnel politique ».
Chers cousins et cousines, le séisme avorté du 31 juillet 2018 peut constituer si nous n’y prenons pas garde le point de déclenchement d’une résistance populaire qui cherchera à s’affranchir directement de l’élite politique dans ses futures revendications. En tout cas pour le 20 décembre 2018, je suis inquiet de voir se matérialiser la manifestation éclatante d’une abstention record, signe d’une faible mobilisation de l’électorat pour cette élection test avant 2020.Chers cousins, je m’arrête ici. On continue la semaine prochaine Inch Allah.
MADI DJABAKATE
Votre Cousin

MESSAGE AUX COUSINS DU 27 JUILLET 2018

MESSAGE AUX COUSINS DU 27 JUILLET 2018
Bonjour chères cousines et chers cousins,
J’ai envie de paraphraser certains devanciers pour qui, l’éducation n’est, en somme, que l’art de révéler à l’être humain le sens intime qui doit gouverner ses actes, préparer l’emploi de ses énergies et lui communiquer le goût et la force de vivre pleinement. Mon engagement pour ces messages hebdomadaires trouve sa source dans cette soif de partager mon éducation avec vous et d’apprendre de vous à travers vos différents commentaires. Parfois, j’ai l’impression que malgré tout ce que j’écris, beaucoup d’entre vous ne lisent que ce qu’ils ont en tête. Je vous comprends car je sais que beaucoup d’entre vous se disent que ce n’est pas le moment d’écrire mais celui d’agir. Sauf que ceux-là n’ont pas toujours compris qu’écrire c’est aussi agir. Ecrire car en réalité, c’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Et vu qu’Enseigner, c’est apprendre deux fois je ne me lasserai de cet exercice de partage hebdomadaire.
Pour ce vendredi je vais verser dans la répétition car le 31 Juillet est à nos portes. Je suis conscient des attentes des uns et des autres. Je les épouse toutes dans la mesure du bon sens et des bonnes pratiques existantes. C’est pourquoi j’ai pris la décision de reprendre pour vous des extraits de mon premier message aux cousins. Je juge cela important car la date dite fatidique approche et je vois beaucoup de gens se livrer à des exercices de sémantique au lieu d’aller droit au but. J’espère que vous avez suivi le Général Béninois de la CEDEAO qui tentait de convaincre la presse nationale qu’il n’y a pas de crise politique au Togo mais plutôt une discorde politique. J’aurai également le plaisir de partager avec vous une lettre ouverte de l’un de nos cousins dans laquelle je me retrouve entièrement.
L’objectif de la Conférence des Chefs d’Etat de la CEDEAO c’est celui d’éviter au Togo une crise politique qui aura des conséquences graves au plan interne comme au plan communautaire. Il serait naïf de croire que le sort du Togo ne préoccupe pas ses voisins. Et j’espère que ceux à qui la stabilité du pays incombe en premier chef restent conscients des enjeux car il ne sert à rien de s’indigner des évènements du 19 août 2017 alors qu’on n’a pas été en mesure de matérialiser les engagements pris le 20 août 2006. Soit 11 ans à prouver son manque de volonté pour refermer la parenthèse sanglante de février 2005 et réparer le toilettage de la saint sylvestre. C’est la réparation de ces erreurs qui devra également guider la Conférence des Chefs d’Etas de la CEDEAO dans leur réponse à la crise politique togolaise.
Mais pour apprécier les différentes pistes de sortie de crise, il faut se rappeler les fondements permettant cette implication. A mon avis, il s’agit de l’article 58 du Traité révisé du Traité du 28 mai 1975 portant création de la CEDEAO dont les principales implications sont : le Protocole Relatif au Mécanisme de Prévention, de Gestion, de Règlement des Conflits, de Maintien de la Paix et de la Sécurité ; et le Protocole A/SP1/12/01 sur la Démocratie et la Bonne Gouvernance additionnel au premier Protocole .
Le Protocole relatif au Mécanisme de Prévention, de Gestion, de Règlement des Conflits, de Maintien de la Paix et de la Sécurité se fonde sur des éléments pertinents dont la connaissance peut nous permettre de re-questionner nos attentes. L’élément central de ce texte reste la création d’un mécanisme destiné à assurer la sécurité et la paix collective. Au vu de ce protocole, il est difficile d’envisager que la CEDEAO intervienne militairement au Togo si c’est juste pour une loi constitutionnelle qui pour le moment n’est pas contraire aux actes posés par le pouvoir en place. C’est d’ailleurs conscient de cet avantage légaliste que le pouvoir nargue l’opposition en scandant sa disponibilité à faire un referendum pour limiter le nombre de mandats. Il est évident qu’un tel comportement ne peut qu’être apprécié par la CEDEAO qui verra là un choix responsable. La posture de la CEDEAO ne pourra être revue que si le pouvoir se livre à des violations massives de droits de l’homme. Que dit le second texte de la CEDEAO ?
Le Protocole A/SP1/12/01 sur la Démocratie et la Bonne Gouvernance additionnel au protocole relatif au mécanisme de prévention, de Gestion, de règlement des conflits, de maintien de la Paix et de la Sécurité est un gentil rappel de l’engagement de la CEDEAO pour la préservation de la sécurité. Sa rédaction est essentiellement motivée par la nécessité d’apporter des améliorations nécessaires au Mécanisme de Prévention, de Gestion, de Règlement des conflits, de Maintien de la paix et de la sécurité existant à l’intérieur de la Communauté. Il se fonde sur (i) le cadre pour une réaction de l’OUA face aux changements anticonstitutionnels de Gouvernement adoptée par l’OUA à Alger en juillet 1999 ; (ii) les Déclarations de Bamako et Harare; (iii) l’engendrement des conflits du fait de la marginalisation politique et la non-transparence du processus électoral ; (iv) la prévention des crises intérieures à travers la promotion de la démocratie, de la bonne gouvernance, de l’Etat de droit, des droits de la Personne. Il traite essentiellement des convergences constitutionnelles et des élections. En ce qui concerne les principes constitutionnels, il y en a qui sont désormais communs à tous les Etats membres de la CEDEAO: la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire (la valorisation, le renforcement des Parlements et la garantie de l’immunité parlementaire ; l’indépendance de la justice dans la conduite de son dossier et le prononcé de ses décisions ; la liberté des barreaux est garantie ainsi que l’immunité de plaidoirie sans préjudice de responsabilité pénale ou disciplinaire en cas d’infraction d’audience ou d’infractions de droit commun par les avocats.) ; Toute accession au pouvoir doit se faire à travers des élections libres, honnêtes, et transparentes ; Tout changement anticonstitutionnel est interdit de même que tout mode non démocratique d’accession ou de maintien au pouvoir ; la participation populaire aux prises de décision, le strict respect des principes démocratiques, et la décentralisation du pouvoir à tous les niveaux de gouvernement ; le caractère apolitique de l’armée soumise à l’autorité politique régulièrement établie ainsi que l’interdiction à tout militaire en activité de prétendre à un mandat politique électif ; la garantie de liberté d’opposition ; la garantie de la liberté d’association, de réunion et de manifestation pacifique ; l’existence d’un statut spécial d’ancien Chef d’Etat incluant la liberté de circulation, le droit à une pension et des avantages matériels convenant à son statut. Ceci nous oriente déjà sur les propositions que fera la CEDEAO sur la question des réformes constitutionnelles.
En ce qui concerne les élections, je pense que tous mes cousins maîtrisent parfaitement cette disposition rappelant qu’aucune réforme substantielle de la loi électorale ne doit intervenir dans les six (6) mois précédant les élections. Mais ce que le pouvoir togolais oublie souvent de préciser c’est que cette interdiction a des exceptions qui naturellement confirment la règle. En effet, on peut modifier la loi électorale même à la veille des élections avec le consentement d’une large majorité des acteurs politiques. La modification des textes n’empêche pas de tenir les élections aux dates ou périodes fixées par la Constitution ou les lois électorales. En d’autres termes, lors de la modification de la loi électorale, on peut de façon consensuelle décider de modifier la date des scrutins. En ce qui concerne les organes chargés des élections, leur indépendance, leur neutralité et la confiance des acteurs et protagonistes de la vie politique en eux reste un élément cardinal.
La constitution actuelle de la CENI au Togo donne une idée des recommandations de la CEDEAO. L’établissement d’un système d’état civil fiable et stable aux fins d’élaboration de manière transparente des listes électorales avec la participation des partis politiques et des électeurs qui peuvent les consulter au besoin est une des voies vers lesquelles la classe politique togolaise peut également être orientée. Il y a aussi la nécessité d’instituer un contentieux électoral crédible relatif à l’organisation, au déroulement des élections et à la proclamation des résultats. En d’autres termes, la Cour Constitutionnelle risque un toilettage dont son Président actuel peut être la première victime symbolique. Bref, la CEDEAO sera d’avis avec l’opposition sur toutes ses revendications mais refusera de se prononcer ouvertement sur la candidature en 2020 de Faure Gnassingbé. Toutefois, on peut espérer un lobbying officieux pour son retrait.
Dans tous les cas, il faut garder en tête qu’il y aura un nouveau gouvernement qui aura pour mission de mettre en œuvre cette feuille de route. Ce gouvernement a toutes les chances d’avoir à sa tête un membre de la C14 et je réitère que Madame Adjamagbo est mieux placée pour assumer ce rôle.
En ce qui concerne les débats sur le qualificatif approprié pour ce gouvernement je pense que c’est une perte de temps. Les togolais ont perdu confiance en leur classe politique pour trouver une solution à la crise. Leur espoir repose désormais sur la CEDEAO même si certains d’entre eux n’ont pas oubliés ses mesquineries en 2005. C’est pourquoi, mon cousin Radjoul a voulu interpeller la classe politique togolaise au moment où la majorité d’entre nous cherchent à interpeller la CEDEAO. Il fait le plaidoyer pour un gouvernement de consolidation démocratique.
Pour lui « Cette lettre ouverte est indifféremment adressée à toute la classe politique togolaise par-delà les tranchées, les camps, les coalitions et les antagonismes insurmontables. La crise qui secoue le pays depuis août 2017 a mis à rude épreuve le sens du commun et le sens commun au Togo. Conscient qu’invoquer le sens commun, c’est-à-dire convoquer le Nous collectif, par ces temps d’exacerbation des différences et des préférences, où les uns et les autres rêvent plus d’en découdre que de converger politiquement, peut friser l’indécence ordinaire ou la mièvrerie politique. Cependant, il faut se rendre à l’évidence que la politique n’est pas forcément un jeu à somme nulle où le gain des uns constitue nécessairement une perte pour les autres. Au-delà des lignes infranchissables qui parcourent le champ politique national, il doit bien exister un point d’intersection où les visions contradictoires se recoupent. Et pour trouver ce socle commun, il faut s’adresser autant à ceux qui détiennent le pouvoir d’État qu’à ceux qui le convoitent. L’essence de la politique, n’est-elle justement pas de construire des points de convergence et des compromis négociés pour faire monde commun ?
Quel est le problème ? Dans l’insouciance générale, on assiste à la sourde montée des périls au Togo. Le pays danse sur un volcan menaçant de déchainer des colères ruminées depuis des décennies et de faire sauter les verrous moraux qui nous ont jusqu’ici préservés de la violence généralisée. Le spectre de la guerre civile plane sur la Terre de nos aïeux, plongée dans un état de ni paix ni guerre. Le drame de la crise actuelle, c’est que son issue risque de se jouer à quitte ou double. Nous en sortirons ensemble ou nous sombrerons ensemble ! L’urgence d’un sursaut collectif proscrit les solutions partielles et partiales au profit de solutions inclusives et globales inspirées des leçons de notre Histoire. Dans l’attente des recommandations de sortie de crise de la CEDEAO, beaucoup de bonnes consciences nationales ont appelé à la mise en place d’un gouvernement de transition au Togo. La formule déjà éprouvée, et bien que séduisante, ne va pas sans poser quelques problèmes théoriques, pratiques et sémantiques.
Le premier obstacle est définitionnel… une transition politique suppose le passage progressif d’un régime de dictature – ou non-démocratique- à un régime démocratique. Seulement, le régime de Faure Gnassingbé n’est plus la dictature de son père, ni certes la démocratie aboutie que les Togolais appellent de leurs vœux. Le régime actuel est une démocrature, c’est-à-dire l’enfant illégitime d’une dictature et d’une démocratie. En l’espèce, l’idéal commande d’œuvrer à un approfondissement démocratique, plutôt qu’à un renversement de la table. Par ailleurs, une transition démocratique qui se donne des chances d’aboutir se met en place après le renversement de l’ordre et des élites politiques anciennes – politique de rupture révolutionnaire- ou se fonde sur un accord tacite ou une décision unilatérale – politique de réforme- de changement de type de régime politique de la part de ceux-ci. Les exemples tunisien, burkinabé, libyen voire les transitions latino-américaines en attestent pour l’un ou l’autre cas de figure. Au demeurant, la première transition de l’histoire du Togo, inscrite sur une trajectoire de réforme par-devers l’ordre ancien, avait buté sur les chars de l’armée et la résistance du général Eyadema à lâcher le pouvoir. Au regard de ce précédent, il est improbable que le régime actuel donne son consentement à un nouveau gouvernement de transition à l’issue incertaine.
Le second obstacle est d’ordre juridico-politique… sauf renoncement volontaire au pouvoir de la majorité actuelle, il apparait hasardeux de miser sur la force du droit communautaire pour inverser l’ordre politique interne actuel au profit de l’opposition coalisée. En clair, la CEDEAO ne va pas finir le travail que les gigantesques manifestations populaires n’ont pas réussi. Elle ne va évidemment pas démettre le chef de l’Etat actuel, ni imposer un véritable gouvernement de transition qui dépossède la majorité présidentielle actuelle de toute prérogative. Prenant en compte la souveraineté du pays, l’organisation sous régionale va probablement suggérer une solution de partage du pouvoir – dans le cadre d’un gouvernement inclusif dirigé par une personnalité de l’opposition ou de la société civile-, préalable aux réformes nécessaires à une organisation consensuelle des prochaines échéances électorales. Pour être clair, un gouvernement qui maintient Faure Gnassingbé au pouvoir et préserve ses prérogatives présidentielles ne peut objectivement ni accomplir les promesses, ni se réclamer d’une transition démocratique stricto sensu. Malgré son indéniable perte de légitimité, la majorité présidentielle y tiendra une grande place et y œuvrera à limiter la cure de réformes à des doses homéopathiques.
Que faire ? Retrouver le sens du commun à travers un ’’gouvernement de consolidation démocratique’’ qui ne laisse personne au bord de chemin ! Une politique du commun au Togo doit courageusement convenir qu’une transition unipartite et exclusive n’est pas envisageable, pour les raisons sus-évoquées. Le statu quo étant impossible et la tabula rasa improbable, il faudrait impérativement mettre sur pied un gouvernement inclusif de consolidation démocratique qui mobilise toutes les énergies vers un horizon partagé. Ce type de gouvernement a l’avantage non négligeable de nous épargner les écueils d’une réédition tragique de la transition manquée de 1991 en s’inscrivant plutôt dans la continuité d’un processus évolutif de démocratisation de la société politique togolaise amorcé en 1990, ayant connu des réversions, des stagnations et des accélérations. De plus, la formule devrait fédérer tous les partis politiques parce qu’elle repose sur deux postulats consensuels. D’une part, elle reconnait les avancées démocratiques accumulées durant les deux dernières décennies ; et d’autre part, elle valide la nécessité d’un approfondissement démocratique du système politique togolais à laquelle souscrivent pouvoir et oppositions. Les ’’anti-transition’’ et les ’’pro-retour à…’’ devraient tous y trouver leur compte. Outre la forte probabilité d’un consensus sur cette formule de gouvernement de sortie de crise, le plaidoyer pour un projet fédérateur de consolidation démocratique s’appuie également sur des points communs qui sont autant de ponts jetés pour transcender les frictions et les malentendus éventuels. Ces points communs à inscrire à l’agenda prioritaire du gouvernement de consolidation démocratique sont au nombre de deux : (1) réformer la Constitution et (2) ajuster le système électoral. À bien considérer les choses, dans la nomenclature des gouvernements de sortie de crise en Afrique, la formule ’’gouvernement de consolidation démocratique’’, représente non pas une pâle imitation de modèles précédents, mais une innovation politique tenant compte des complexités et spécificités togolaises. Il appartient à l’intelligence collective togolaise de saisir et de féconder cet outil plutôt que se laisser imposer les vieux habits du gouvernement d’union national ou de transition. Ces deux prêts-à-porter inajustés à nos mensurations ne feront que masquer les symptômes sans guérir le mal togolais.
Pour s’assurer de transmettre un pays viable à nos enfants, il est urgent de cultiver la politique du sens commun et de faire évoluer l’art de gérer nos différends au Togo. En définitive, ce plaidoyer est un appel à œuvrer collectivement en faveur d’une démocratisation réelle, profonde et durable de la scène, des règles et du jeu politiques togolais. C’est par le retour à des valeurs collectivement partagées que nous bâtirons une société togolaise consolidée démocratiquement, renforcée politiquement et prospère économiquement. Au-delà de tout ce qui nous divise, quelque-chose d’indestructible nous unit, nous précède et nous transcende : le Togo.
La bienséance m’oblige à présent, avant de conclure cette lettre ouverte, de consacrer ces dernières lignes à présenter mes titulatures, grades et palmarès. Chose par quoi j’aurais normalement dû commencer. Mais voilà, j’ai l’intime conviction que le sens commun sous la férule duquel j’ai placé mon propos m’exonère de cet exercice imposé de transparence entre expéditeur(s) et destinataire(s) d’une correspondance. Le sens commun n’est pas le sens caché de l’anonyme, mais le sens ordinaire de tous. Je ne vais donc pas me dissimuler sous le masque de l’anonymat, mais derrière le visage de monsieur tout le monde. Je n’ai été que le prête-nom de multitudes qui sont attachées à la sauvegarde de l’unité de l’ensemble national et à une alternance pacifique. Je n’ai été que l’interprète de la décence commune togolaise, des illettrés savants, et de la sagesse des gens ordinaires qui expriment ce qu’ils ont à dire sans s’en gargariser ou en attendre ni gloire ni récompenses ».
Mais je tiens à rappeler que la solution de la CEDEAO en 2018 ne saura prospérer si le Président Faure n’assume pas ses responsabilités.
Chers cousins, je m’arrête ici. On continue la semaine prochaine Inch Allah.

MADI DJABAKATE
Votre Cousin

UN GOUVERNEMENT POUR LA CONSOLIDATION DÉMOCRATIQUE

LETTRE OUVERTE À TOUTE LA CLASSE POLITIQUE TOGOLAISE

Plaidoyer pour un gouvernement de consolidation démocratique

Cette lettre ouverte est indifféremment adressée à toute la classe politique togolaise par-delà les tranchées, les camps, les coalitions et les antagonismes insurmontables. La crise qui secoue le pays depuis août 2017 a mis à rude épreuve le sens du commun et le sens commun au Togo. Conscient qu’invoquer le sens commun, c’est-à-dire convoquer le « Nous » collectif, par ces temps d’exacerbation des différences et des préférences, où les uns et les autres rêvent plus d’en découdre que de converger politiquement, peut friser l’indécence ordinaire ou la mièvrerie politique. Cependant, il faut se rendre à l’évidence que la politique n’est pas forcément un jeu à somme nulle où le gain des uns constitue nécessairement une perte pour les autres. Au-delà des lignes infranchissables qui parcourent le champ politique national, il doit bien exister un point d’intersection où les visions contradictoires se recoupent. Et pour trouver ce socle commun, il faut s’adresser autant à ceux qui détiennent le pouvoir d’État qu’à ceux qui le convoitent. L’essence de la politique, n’est-elle justement pas de construire des points de convergence et des compromis négociés pour faire monde commun ?
Quel est le problème ? Dans l’insouciance générale, on assiste à la sourde montée des périls au Togo. Le pays danse sur un volcan menaçant de déchainer des colères ruminées depuis des décennies et de faire sauter les verrous moraux qui nous ont jusqu’ici préservés de la violence généralisée. Le spectre de la guerre civile plane sur la « Terre de nos aïeux », plongée dans un état de ni paix ni guerre. Le drame de la crise actuelle, c’est que son issue risque de se jouer à quitte ou double. Nous en sortirons ensemble ou nous sombrerons ensemble ! L’urgence d’un sursaut collectif proscrit les solutions partielles et partiales au profit de solutions inclusives et globales inspirées des leçons de notre Histoire. Dans l’attente des recommandations de sortie de crise de la Cédéao, beaucoup de bonnes consciences nationales ont appelé à la mise en place d’un gouvernement de transition au Togo. La formule déjà éprouvée, et bien que séduisante, ne va pas sans poser quelques problèmes théoriques, pratiques et sémantiques.
Le premier obstacle est définitionnel… une transition politique suppose le passage progressif d’un régime de dictature – ou non-démocratique- à un régime démocratique. Seulement, le régime de Faure Gnassingbé n’est plus la dictature de son père, ni certes la démocratie aboutie que les Togolais appellent de leurs vœux. Le régime actuel est une démocrature, c’est-à-dire l’enfant illégitime d’une dictature et d’une démocratie. En l’espèce, l’idéal commande d’œuvrer à un approfondissement démocratique, plutôt qu’à un renversement de la table. Par ailleurs, une transition démocratique qui se donne des chances d’aboutir se met en place après le renversement de l’ordre et des élites politiques anciennes – politique de rupture révolutionnaire- ou se fonde sur un accord tacite ou une décision unilatérale – politique de réforme- de changement de type de régime politique de la part de ceux-ci. Les exemples tunisien, burkinabé, libyen voire les transitions latino-américaines en attestent pour l’un ou l’autre cas de figure. Au demeurant, la première transition de l’histoire du Togo, inscrite sur une trajectoire de réforme par-devers l’ordre ancien, avait buté sur les chars de l’armée et la résistance du général Eyadema à lâcher le pouvoir. Au regard de ce précédent, il est improbable que le régime actuel donne son consentement à un nouveau gouvernement de transition à l’issue incertaine.
Le second obstacle est d’ordre juridico-politique… sauf renoncement volontaire au pouvoir de la majorité actuelle, il apparait hasardeux de miser sur la force du droit communautaire pour inverser l’ordre politique interne actuel au profit de l’opposition coalisée. En clair, la Cédéao ne va pas finir le travail que les gigantesques manifestations populaires n’ont pas réussi. Elle ne va évidemment pas démettre le chef de l’Etat actuel ni imposer un véritable gouvernement de transition qui dépossède la majorité présidentielle actuelle de toute prérogative. Prenant en compte la souveraineté du pays, l’organisation sous-régionale va probablement suggérer une solution de partage du pouvoir – dans le cadre d’un gouvernement inclusif dirigé par une personnalité de l’opposition ou de la société civile- préalable aux réformes nécessaires à une organisation consensuelle des prochaines échéances électorales. Pour être clair, un gouvernement qui maintient Faure Gnassingbé au pouvoir et préserve ses prérogatives présidentielles ne peut objectivement ni accomplir les promesses ni se réclamer d’une transition démocratique stricto sensu. Malgré son indéniable perte de légitimité, la majorité présidentielle y tiendra une grande place et y œuvrera à limiter la cure de réformes à des doses homéopathiques.
Que faire ? Retrouver le sens du commun à travers un ’’gouvernement de consolidation démocratique’’ qui ne laisse personne au bord de chemin ! Une politique du commun au Togo doit courageusement convenir qu’une transition unipartite et exclusive n’est pas envisageable, pour les raisons sus-évoquées. Le statu quo étant impossible et la tabula rasa improbable, il faudrait impérativement mettre sur pied un gouvernement inclusif de consolidation démocratique qui mobilise toutes les énergies vers un horizon partagé. Ce type de gouvernement a l’avantage non négligeable de nous épargner les écueils d’une réédition tragique de la transition manquée de 1991 en s’inscrivant plutôt dans la continuité d’un processus évolutif de démocratisation de la société politique togolaise amorcé en 1990, ayant connu des réversions, des stagnations et des accélérations. De plus, la formule devrait fédérer tous les partis politiques parce qu’elle repose sur deux postulats consensuels. D’une part, elle reconnait les avancées démocratiques accumulées durant les deux dernières décennies ; et d’autre part, elle valide la nécessité d’un approfondissement démocratique du système politique togolais à laquelle souscrivent pouvoir et oppositions. Les ’’anti-transition’’ et les ’’pro-retour à…’’ devraient tous y trouver leur compte. Outre la forte probabilité d’un consensus sur cette formule de gouvernement de sortie de crise, le plaidoyer pour un projet fédérateur de consolidation démocratique s’appuie également sur des points communs qui sont autant de ponts jetés pour transcender les frictions et les malentendus éventuels. Ces points communs à inscrire à l’agenda prioritaire du gouvernement de consolidation démocratique sont au nombre de deux : (1) réformer la Constitution et (2) ajuster le système électoral. À bien considérer les choses, dans la nomenclature des gouvernements de sortie de crise en Afrique, la formule ’’gouvernement de consolidation démocratique’’, représente non pas une pâle imitation de modèles précédents, mais une innovation politique tenant compte des complexités et spécificités togolaises. Il appartient à l’intelligence collective togolaise de saisir et de féconder cet outil plutôt que se laisser imposer les vieux habits du gouvernement d’union national ou de transition. Ces deux prêts-à-porter inajustés à nos mensurations ne feront que masquer les symptômes sans guérir le mal togolais.
Pour s’assurer de transmettre un pays viable à nos enfants, il est urgent de cultiver la politique du sens commun et de faire évoluer l’art de gérer nos différends au Togo. En définitive, ce plaidoyer est un appel à œuvrer collectivement en faveur d’une démocratisation réelle, profonde et durable de la scène, des règles et du jeu politiques togolais. C’est par le retour à des valeurs collectivement partagées que nous bâtirons une société togolaise consolidée démocratiquement, renforcée politiquement et prospère économiquement. Au-delà de tout ce qui nous divise, quelque-chose d’indestructible nous unit, nous précède et nous transcende : le Togo.
La bienséance m’oblige à présent, avant de conclure cette lettre ouverte, de consacrer ces dernières lignes à présenter mes titulatures, grades et palmarès. Chose par quoi j’aurais normalement dû commencer. Mais voilà, j’ai l’intime conviction que le sens commun sous la férule duquel j’ai placé mon propos m’exonère de cet exercice imposé de transparence entre expéditeur(s) et destinataire(s) d’une correspondance. Le sens commun n’est pas le sens caché de l’anonyme, mais le sens ordinaire de tous. Je ne vais donc pas me dissimuler sous le masque de l’anonymat, mais derrière le visage de monsieur tout le monde. Je n’ai été que le prête-nom de multitudes qui sont attachées à la sauvegarde de l’unité de l’ensemble national et à une alternance pacifique. Je n’ai été que l’interprète de la décence commune togolaise, des illettrés savants, et de la sagesse des gens ordinaires qui expriment ce qu’ils ont à dire sans s’en gargariser ou en attendre ni gloire ni récompenses.

Radjoul MOUHAMADOU
Un spectateur aux semelles de vent

Signataires de la tribune :

Nom & prénom (profession, pays de résidence)

1. Sami TCHAK (Ecrivain, FRANCE)
2. Paul AMEGAKPO (Expert en Gouvernance publique, GUINEE)
3. Tchotcho Christiane EKUE (Écrivaine-Éditrice, TOGO)
4. Tony FEDA (Journaliste, TOGO)
5. Mohamed Madi DJABAKATE (Politologue, RDC)
6. Adolphe N. NAHM-LID (Enseignant, CANADA)
7. Edem DOTCHE (Politologue, CENTRAFRIQUE)
8. Jérôme Kerezoue AKLESSO (Ingénieur agronome, FRANCE)
9. Marcel Yirkamba AKONARO (Journaliste, TOGO)
10. Ambroise Komi DAGNON (Journaliste, TOGO)

MESSAGE AUX COUSINS DU 20 JUILLET 2018

Bonjour chères cousines et chers cousins,
J’espère que vous vous portez tous bien car ce n’est pas mon cas. Parfois, l’actualité nous met en face de certaines situations devant lesquelles tout être normal doit s’indigner et interpeller les adjuvants de cette situation. C’est mon cas aujourd’hui. Tout comme le sort de détenus ne doit servir d’arme de négociation politique, je ne peux concevoir que des gens soient mis aux arrêts de façon sélective à des fins politiques. De ces jeunes arrêtés lors des manifestations en passant par ceux qui sont carrément kidnappés lors de l’occupation de leurs localités pour arriver aux acteurs de la société civile mis aux arrêts à cause de leurs publications.
Quand je vois comment on s’amuse avec la condition de nos concitoyens je suis choqué. Si j’ai bonne mémoire, au début du dialogue en février il avait été convenu de libérer tous ceux qui étaient arrêtés dans le cadre des manifestations publiques pour ne pas dire suite à la politisation de l’appareil judiciaire. J’ai été étonné de lire un communiqué de la cellule de communication de la Présidence de la République parlant de réduction de peine et de liberté provisoire pour 19 togolais grâce à l’implication du Président Faure Gnassingbé. Mais surtout il est renvoyé sine die la libération des autres détenus. Pourquoi faire trainer ce dossier ? Depuis là qu’est ce qui empêche de libérer toutes ces personnes surtout qu’on libère déjà certains de façon provisoire ? Je ne veux pas créer des polémiques autour de la véracité des faits qui leurs sont reprochés car pour le moment je veux me limiter à reconnaitre les reproches qui leurs sont faits. Si j’étais originaire d’un pays où la justice avait une jurisprudence en matière d’indépendance, j’aurais juste dis de les libérer de façon provisoire en attendant que la justice n’établisse les responsabilités. Je reste convaincu que si la bonne foi prévaut, il n’y a pas besoin de continuer par garder ces togolais en détention puisqu’on constate que le gouvernement est dans la logique de noircir les casiers judiciaires avant de redonner la liberté. Ces situations interpellent quand vous constatez que des gens sont privés de liberté après avoir été kidnappés en pleine circulation au motif d’avoir fait des rapports que le gouvernement conteste. Et pourtant, depuis août 2017, je dénote une communication d’état visant à assimiler un parti politique légalement constitué à une nébuleuse terroriste. Je suis désolé mais on ne peut pas condamner quand on est incapable de donner l’exemple. La semaine passée j’avais publié un post pour lequel beaucoup d’entre vous m’ont écrit. Dans ce post je disais qu’il n’y a jamais de bonnes raisons pour cacher une vérité. Nous nous engageons parce que épris du désir de défendre des causes plus importantes que notre vie. Mais ça ne veut pas dire que nous sommes candidats à la mort. Nous voulons juste être en paix avec notre conscience. Même si ce n’est plus la chose la mieux partagée sur la terre de nos aïeux. Pour ma part, il faut qu’on cesse avec cette façon de faire qui contribue à empêcher l’avènement d’un environnement propice pour la société civile et la liberté d’expression. J’en appelle à ceux qui ont le pouvoir sous ses différentes formes à agir. Dans le contexte actuel le pouvoir judiciaire ne peut plus continuer à jouer au garçon de course de l’exécutif. Je ne suis pas bien placé pour rappeler à l’actuel ministre de la justice ses rendez-vous manqués avec l’histoire des droits de l’homme et du combat démocratique.
A mes cousines et cousins magistrats qui ont le privilège de ne pas être pris en compte par le statut de la fonction publique permettez-moi d’être toujours mal placé pour vous rappeler que votre statut particulier n’a pas de raison d’être si vous ne pouvez pas vous affirmer. Souffrez que je m’attarde sur l’existence de corrélations entre votre refus d’agir de façon indépendante et l’érosion constante de la confiance entre les justiciables et vous. Comment pouvez-vous laisser trainer des dossiers pour lesquels vous savez manifestement que ce sont des règlements de compte politiques ? Dans le kidnapping des prédicateurs proches du leader du PNP, je continue par me demander quelle est cette personne, c’est malgré moi que j’utilise le terme de Juge car à mes yeux il n’en n’est plus digne, qui attise la dévalorisation du corps de la magistrature pour avoir délivré des mandats (d’amener ou de dépôt) en dehors des heures régulières ? Si vous jugez cela urgent, souffrez que je vous rappelle les urgences qui trainent dans vos cabinets depuis des années. Les services de sécurité se comportent en voyous car ils ne craignent aucune autorité judiciaire. Si le pouvoir judiciaire existait, ces libérations n’auraient pas été faites par charité présidentielle. C’est bien là une situation qui rappelle la nécessité d’opérer des réformes. Le pouvoir judiciaire en sera surement l’un des premiers bénéficiaires. Et c’est pour ça que ces jeunes essaient, malgré la violente répression, de maintenir la flamme de l’indignation. Et c’est convaincu de la justesse de leur cause que les arrestations ne freinent pas l’élan de ceux d’entre eux qui sont encore en liberté. Ces jeunes ont surement lu A. Philip Randolph selon qui «la liberté n’est jamais donnée, elle se gagne. La justice n’est jamais donnée, on l’exige».
Chers cousins et cousines, je nous invite à bien comprendre et a clairement analyser la mécanique du changement pour assumer vos responsabilités. Ce n’est pas à moi de vous rappeler que la complicité n’est pas seulement par action mais aussi par inaction. Mais je ne peux me retenir l’écrire. Combien de discours au Togo ne réduisent pas le problème togolais à la frange du clan Gnassingbé ? Des stratégies d’action partent du postulat que le changement de Faure Gnassingbé suffira à induire un changement social durable. Le changement de Faure Gnassingbé est, certes, indispensable à l’efficacité du combat pour le Togo démocratique, mais le repérage et l’examen des nombreuses dimensions de pouvoir qui conditionnent notre situation pourraient notamment nous révéler pourquoi son père a repris le contrôle après la conférence nationale souveraine ou non selon les camps. Je voudrais juste dire que nous sommes dans un mécanisme complexe ou chacun des trois pouvoirs répertoriés par Montesquieu a en premier chef la responsabilité de l’échec de la construction de la cité. Mes cousins du pouvoir judiciaire, je pense que vous saurez faire votre part. Mes cousins du législatif, je vous invite à suivre nos cousins du parlement béninois pour comprendre que le travail de député n’a rien à voir avec la solidarité faite par les moutons de panurge. Rappelons-nous que nous sommes dans un espace communautaire ou notre façon de nous distinguer négativement commence par saouler. Nous devons comprendre que des facteurs sociaux et culturels influencent la façon dont les citoyens voient le monde, la façon dont ils se comportent et les raisons pour lesquelles ils engagent ou non des actions positives. Je ne saurai terminer sans nous démontrer le rapport entre le pouvoir pris comme une entité unique et le pouvoir pris comme plusieurs aspects contribuant à la formation de l’entité unique.
En fait, le pouvoir n’est pas statique. Ce n’est pas une ressource limitée. Les acteurs sociaux et leurs réseaux peuvent l’utiliser, le partager ou le façonner de diverses manières.
On peut par exemple considérer que des relations de pouvoir ou des rapports de force inégaux constituent une forme de contrôle qu’un groupe de personnes (la minorité en français togolais) exerce SUR d’autres groupes (la majorité en français togolaise).
Le pouvoir « SUR » se décline de diverses manières afin de préserver le statu quo et de dissuader les personnes et les groupes pauvres et exclus d’exercer leurs droits. Mais le pouvoir peut également être une force positive de changement personnel et social et d’action positive. Le pouvoir « DE » : décrit la capacité d’agir, de faire et de concrétiser ses droits potentiels, sa citoyenneté et son discours. Le pouvoir « AU SEIN DE » : décrit l’acquisition d’un sentiment identitaire, d’une confiance et d’une prise de conscience de soi qui sont autant de conditions préalables à l’action. Le pouvoir « AVEC » : décrit les synergies qui peuvent apparaître au travers d’un partenariat et d’une collaboration, ou au travers d’actions collectives et de création d’alliances. Donc à chacun son choix de pouvoir pour mettre fin aux détentions politiques. C’EST JUSTE UNE QUESTION DE MORALE. Il y a encore 53 détenus politiques selon des informations qui me sont parvenues :
DETENUS A LA PRISON DE DAPAONG
1. Boukari Moussa
2. Zakari Adam
3. Nanda Alimiyao
4. Babakan Mousbaou
5. Bassongou Moussa
6. Yaoba Awali.
DETENUS A LA PRISON DE MANGO
7. Bawa Abdermane
8. Issa Ibrahim
9. Abdoulaye Zekeria
10. Bio Zoulkifilou
11. Djore Yaya
12. Abdoulaye Seydou.
DETENUS A LA PRISON DE KARA
13. Tchaoussi A. Ganiou
14. Kpelafia Fataou
15. Tchao Fatiou
16. Ouro- Djeri Bouwessodjo
17. Aledji Manaf
18. Samadou Arimiawou.
DETENUS A LA PRISON DE SOKODE
19. Mohammed Nouridine
20. Kouhan Noël
21. Biyao Awali
22. Agrignan Ouro -Koura
23. Ouro-Gbele Alilou
24. Traoré Sani
25. Tchatchamina Assimiou
26. Tchakondo Ali
27. Younar Yakaram
28. Assoumanou Rachidou
29. Bouraima Inoussa
30. Tidjani A. Djabarou
31. Ouro-Yondou Achraf
32. Ouro-Bodi Teibou
33. Assoumanou Razak
34. Bouraima Kabirou
35. N’Sangui Ibrahim
36. Abdoulaye Abdou Latifou
37. Aboubakar Mousbaou
38. Issifou Chadane
39. Meba Matomkassaleh
40. Tchekpi Hodabalo.
DETENUS A LA PRISON DE LOME
41. Assiba Johnson
42. Ali Tchassanti Akilou
43. Ouro Salimou Soulenane
44. Kokodoko Messenth
45. Tchabana Messaoud
46. Badaro Mouari
47. Assoumanou Abrof
48. Adam Nazifou
49. Adam Latifou
50. Kpogra Alassani Daouda
51. Eza Joseph
52. Adoi Saidou
53. Ouro Gnaou Nazifou

A la suite de cette liste de détenus, je ne vais pas me priver de partager avec vous la citation du prisonnier légendaire Nelson Mandela pour qui «priver les gens de leurs droits fondamentaux revient à contester leur humanité même». Car en faisant ainsi nous ne devons pas être surpris de voir le vivre ensemble remis en cause. L’homme au rêve prémonitoire légendaire, Martin Luther King, a dit en son temps que «la moindre injustice, où qu’elle soit commise, menace l’édifice tout entier.». Nous devons faire notre part. Je fais la mienne. Mais elle sera improductive si nos frères du judiciaire ne s’impliquent pas.
Chers cousines et cousins de la magistrature au début de ce message je comptais indexer seulement le magistrat suprême. Mais au fil de la rédaction, je me rends compte qu’Irène Khan a raison de rappeler qu’ «il ne peut pas y avoir de paix sans justice et respect des droits humains». Et sans l’implication des magistrats, il n’y aura pas de justice au Togo. Et sans justice au Togo on ne doit plus s’étonner du non-respect des droits humains. C’est pourquoi je vais terminer ce message par un extrait de la réflexion du Juge Aharon Barak qui s’ « oppose à l’idée que le juge ne fait que dire le droit mais ne le crée jamais. Il s’agit là d’une approche fictive, voire puérile ; la théorie de Montesquieu selon laquelle le juge n’est pas plus que la bouche par laquelle le droit s’exprime est pareillement discréditée. Je suppose que la plupart des juges (…) estiment qu’en plus que de dire le droit, ils le créent parfois. En ce qui concerne la common law, c’est certainement le cas : aucun des systèmes juridiques apparentés à la common law n’est ce qu’il était il y a cinquante ans et les juges sont responsables de ces changements ; cette évolution implique une part de créativité et il en va de même en ce qui concerne l’interprétation des textes juridiques. La signification de la loi avant et après une décision judiciaire n’est pas la même. Avant la décision, dans les cas difficiles, il y a plusieurs solutions possibles. Après la décision, la loi est ce que la décision a dit qu’elle est. La signification de la loi a changé. Un droit nouveau a été créé. Quel est mon rôle en tant que juge dans ce processus créatif ? Lorsque je dis rôle du juge, je n’entends pas suggérer que le juge a un agenda politique. En tant que juge, je n’ai pas d’agenda politique. Je ne m’engage dans aucune politique partisane, ni dans la politique quelle qu’elle soit. Mon souci est celui de la politique judiciaire, c’est-à-dire de la formulation d’une approche systématique, fondée sur des principes, pour exercer mon pouvoir d’appréciation. Je me pose la question de savoir si les juges exerçant dans les Cours suprêmes, et qui établissent des précédents pour d’autres Cours, ont – ou devraient avoir – une politique judiciaire sur la manière dont nous exerçons notre appréciation. Je voudrais approfondir la philosophie judiciaire qui sous-tend notre rôle de juge des plus hautes instances de nos démocraties. Différents juges apporteront différentes réponses à la question. Ces différences résultent de la diversité de l’éducation que nous recevons, de nos personnalités, de notre réaction face au monde qui nous entoure et de la vision du monde dans lequel nous vivons. Cela est tout à fait naturel. Chaque juge est en soi un monde à lui seul ou à elle seule, et nous ne souhaiterions pas qu’il en soit autrement. Le pluralisme idéologique et non pas l’uniformité idéologique est l’atout des juges dans les systèmes juridiques démocratiques. La diversité des juges reflète, mais ne représente pas, la diversité des opinions existant dans leur société. Mais il me semble que beaucoup d’entre nous seraient d’accord pour dire que la question que j’ai posée est au cœur de notre fonction de juge, même si nous avions des avis différents quant à la réponse appropriée. Notre politique et notre philosophie judiciaires sont d’une importance fondamentale, puisque ce sont elles qui nous guident dans nos moments les plus difficiles auxquels chaque juge (…) est confronté un jour ou l’autre. Elles nous façonnent et nous donnent confiance en nous-mêmes. Elles nous enseignent que notre force en tant que juge réside en ce que nous avons conscience de nos limites. Elles nous enseignent que, plus que des réponses aux difficiles problèmes juridiques que nous avons à résoudre, nous avons des questions concernant la voie à suivre. Elles nous font comprendre que, comme tous les êtres humains, nous pouvons nous tromper, et nous devons avoir le courage de reconnaître nos erreurs. Enfin, elles nous mènent à la philosophie judiciaire qui nous est appropriée, et il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne philosophie judiciaire. La philosophie judiciaire que je propose ne s’applique qu’au juge exerçant dans une (…) démocratie. Je ne traite pas ici des sociétés qui ne sont pas démocratiques. Le caractère démocratique d’un régime façonne le rôle de tous les pouvoirs de l’État. Le pouvoir judiciaire aussi en est directement affecté. Par exemple, l’indépendance du pouvoir judiciaire est une condition primordiale pour comprendre le rôle judiciaire. En général, cette condition n’existe pas dans les régimes non démocratiques. Qui plus est, le caractère du régime a des implications sur le système d’interprétation que le juge doit adopter. Un juge ne doit pas faire progresser le dessein d’un législateur non démocratique. Il doit s’interdire de donner expression à des valeurs non démocratiques ».
Je m’arrête ici. Restons mobilisées pour que ces togolais retrouvent la liberté et continuent d’exprimer leurs opinions politiques. Rendez-vous vendredi prochain Inch Allah.

MADI DJABAKATE
Votre Cousin